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dimanche 23 octobre 2016

Comment vit-on dans une prison surpeuplée ?

"Le Point" a obtenu l'autorisation exceptionnelle de visiter la maison d'arrêt de Nîmes, rongée par la promiscuité. Récit.

Le "grand quartier" de la maison d'arrêt de Nîmes. Photo prise le lundi 17 octobre 2016, à travers la vitre du couloir central.

« C'est peut-être une des rues les plus sinistres de Nîmes. À gauche, le cimetière. À droite la prison », remarque un cadre de l'administration pénitentiaire.



Le chemin qui y mène, sous la pluie du mois d'octobre, est, certes, peu engageant : un mur d'enceinte de 6,50 m de haut, surplombé par du concertina, ce barbelé enroulé en bobine, comme on en voit dans tous les lieux où il ne faut pas essayer de pénétrer. Et encore moins tenter d'en sortir.

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Autour de la cour de promenade, un grand filet a été dressé. Il sert à empêcher les projections d'objets illicites envoyés depuis la route. Le stade de la prison, lui, n'est pas protégé. « On n'a pas le budget nécessaire »,  résume sobrement un gradé.

La maison d'arrêt de Nîmes, dans le Gard, a une capacité théorique de 192 places. Des lits superposés ont été installés dans toutes les cellules de manière à obtenir une capacité dite « opérationnelle » de 352 personnes.

Quarante à quatre-vingts matelas sont en permanence disposés sur le sol des cellules. Nîmes fait partie des maisons d'arrêt les plus surpeuplées de France et la promiscuité fait des ravages. Le nombre de surveillants, lui, n'évolue pas.

« C'est toujours un surveillant par étage, quel que soit le nombre de détenus par cellule », explique le chef de détention de l'établissement. Conditions de vie des détenus, conditions de travail des surveillants, hygiène, santé, récidive… Le système, à Nîmes comme ailleurs, implose.

Le choc carcéral de plein fouet

Chaque année, environ 1 000 détenus franchissent les portes de la maison d'arrêt. Tous sont accueillis dans le quartier « arrivants », un petit étage au fond du bâtiment desservi par un long couloir, censé préparer les prisonniers au « choc carcéral ». Il n'y a, en réalité, aucune incarcération en douceur : à Nîmes, la surpopulation est telle que même les arrivants sont bien souvent à trois par cellule.

Contraints de dormir à même le sol. C'est ici que le personnel pénitentiaire leur explique le fonctionnement de la détention. Chaque prisonnier a l'obligation de se soumettre à un examen médical. Les prisonniers n'ont pas de plaque chauffante et se satisfont des « gamelles » qui leur sont apportées midi et soir par les surveillants.

Les cellules sentent la sueur et le renfermé : « On a accroché un gant de toilette à la douche pour que l'eau coule droit. Sinon, à chaque fois qu'on se lave, on inonde la cellule », raconte un arrivant. Au bout de quatre à huit jours, les détenus rejoignent le « grand quartier », le bâtiment principal de quatre étages qui comprend 60 à 80 détenus à tous les niveaux. Le chef du bâtiment s'arrache les cheveux devant ce qu'il appelle son « mur des lamentations » :

« Il faut refaire le casting en permanence », soupire Luc July, chef d'établissement. Le personnel doit trouver un savant équilibre entre fumeurs et non-fumeurs, pratiquants et non-pratiquants et, surtout, composer avec les affinités. Ce n'est pas un privilège : mettre ensemble deux ou trois détenus qui ne s'apprécient pas devient rapidement ingérable et dangereux.

La salle de culte transformée en cellule

Avec une telle surpopulation pénale, chaque incident peut déraper. Les détenus s'écharpent sur le programme TV et s'agacent que leur tour de douche ne vienne pas. « Pour nous, ce sont des broutilles ; pour eux, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase », assure un surveillant. L'été, la prison est une « fournaise », selon un gardien. Les personnes détenues dans les cellules exposées plein sud réclament à être transférées du côté nord. Et vice-versa, l'hiver.

Pour tenter d'endiguer la pression carcérale, le directeur de la maison d'arrêt, Luc July, fait tout son possible pour reculer les murs. Il y a quelques semaines, le lieu réservé au culte a été transformé en cellule : « On avait le choix entre prier pour que les effectifs baissent – ça n'est, bien sûr, jamais arrivé – ou supprimer la salle de prière. » Un autre espace, plus petit, a été aménagé pour les pratiquants.

Faute de place disponible, une à deux personnes sont transférées chaque semaine vers d'autres établissements moins peuplés. Dans le jargon pénitentiaire, on appelle cela « un transfert en désencombrement ». Les procédures d'affectation en centre de détention pour longues peines sont, quant à elles, particulièrement longues et fastidieuses.

« J'ai des dizaines de personnes qui attendent », confie Luc July. La prison comprend également un quartier femmes de 19 cellules, pas plus épargné par la surpopulation : « J'ai l'impression de vivre dans un couloir », murmure une détenue. Femmes et hommes ne se côtoient pas. Seule une poignée de surveillants hommes sont autorisés à pénétrer dans le quartier et aucun ne possède les clés.

Impossible de séparer prévenus et condamnés

La prison est conçue de telle sorte (un seul bâtiment hommes et un seul bâtiment femmes) qu'il est impossible de séparer les prévenus (pas encore jugés) des condamnés. Les surveillants essaient tant bien que mal de constituer des cellules de travailleurs, entre « gens qui se lèvent tôt ».

« C'est très compliqué de faire des régimes différenciés, observe le chef de détention. Pourtant, les juges continuent de nous envoyer des personnes mises en examen dans la même affaire et qui ont interdiction de se parler jusqu'au procès ! Une fois, on en avait quatre : un par étage. Mais ils se croisent forcément… Dans le bâtiment femmes, il n'y a qu'un seul étage, c'est encore plus compliqué. On les met chacune à un bout du bâtiment. »

Pour leur protection, les gens vulnérables et les personnes emprisonnées pour des faits de violences sexuelles sont rassemblés au premier niveau. Les autres détenus ne veulent pas paraître avec eux : « J'ai eu une place au travail, mais c'était avec les gars d'en dessous. Du coup, je n'ai pas voulu y aller », confie un jeune homme, condamné pour trafic de stupéfiants. À Nîmes, le travail est extrêmement rare : quelques places à l'atelier chez les hommes et les femmes – elles fabriquent des boîtes d'emballage pour un parfumeur – et des dizaines de postes, tout au plus, en cuisine et à l'entretien. Un détenu, qui se prépare des crêpes dans une cellule impeccable, ventilateur allumé pour éviter les effluves de cuisine – et certainement aussi pour dissiper une forte odeur de cannabis –, sourit : « En prison, c'est simple : soit t'as de l'argent et ça se passe bien, tu peux cantiner tout ce que tu veux. Soit t'en as pas, et là… » Et là, la misère.

Maladies, addictions… « En prison, c'est dix fois plus de tout »

Une centaine de détenus se rue quotidiennement dans l'unité hospitalière, tenue par des médecins soudés et très investis. Addictions, dépressions, pathologies, troubles psychiatriques, maladies diverses, infections…

« En gros, en prison, c'est dix fois plus de tout », lance gravement Christophe, médecin au sein de la structure. Le personnel hospitalier fait tout pour casser les « chaînes de transmission » des maladies contagieuses, comme la tuberculose, très répandue dans l'univers carcéral.

Les conduites à risque (alcool, tabac, stupéfiants) sont dépistées : « C'est absolument crucial de mettre en place des substitutifs aux opiacés », poursuit Christophe. La surpopulation joue sur les tensions et les actes auto-agressifs. « On le voit tout de suite : les détenus les plus fébriles ne sortent plus en promenade », observe la psychiatre.

La cocaïne et les stéroïdes anabolisants qui circulent en prison augmentent également le risque d'agressivité. Plus la prison est peuplée, plus les détenus s'énervent, plus les violences augmentent : « C'est un engrenage infernal. »

Une importante action de prévention est menée contre le suicide : « On met sept fois plus fin à ses jours en prison qu'à l'extérieur », ajoute la psychiatre. Les médecins font face comme ils le peuvent, mais la maison d'arrêt de Nîmes manque cruellement de main-d'œuvre : « Si on pouvait avoir un peu plus de place pour recevoir les détenus, un dentiste et un ou deux psychologues en plus, ce serait bien… » soupire-t-on.

Les créneaux horaires, également, mériteraient d'être élargis. Pourtant, au milieu de ces maux et de cette misère, une doléance revient inlassablement dans la bouche de tous les détenus : le parloir. Là où de nombreuses prisons de France sont équipées de petits box individuels où l'on peut, une grosse demi-heure par semaine, enlacer ses proches, Nîmes ne possède qu'un parloir collectif. Une salle extrêmement bruyante avec une vingtaine de tables rondes les unes à côté des autres, qui reçoit jusqu'à 60 personnes en même temps et qui n'offre donc pas la moindre intimité.

« C'est pénible pour tout le monde, pour eux comme pour nous », assurent les surveillants. Rachid*, condamné à une lourde peine de prison et à une période de sûreté de sept ans et demi, n'a pas passé un moment seul avec sa femme et ses enfants depuis cinq ans. Récemment condamné – il a été très longtemps en détention provisoire avant son procès –, Rachid vient d'apprendre qu'il est transféré au centre pénitentiaire de Valence. « C'est plus loin pour ma femme, je ne la verrai plus qu'une fois par mois. Mais, avec un peu de chance, j'aurai peut-être droit aux UVF (unités de vie familiale, NDLR). » Ces petits appartements au sein de l'établissement permettent aux détenus de passer du temps avec leur famille. La seule chose qui en prison, à part la télévision, les ramène vers le monde extérieur.

(*) Le prénom a été modifié

Le Point

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