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mercredi 7 décembre 2016

Ces prisons où les détenus ont la clé

Au centre pénitentiaire de Beauvais, les détenus particulièrement désireux de se réinsérer bénéficient d’un régime carcéral assoupli.

Ces prisons où les détenus ont la clé

Ils disposent, notamment, des clés de leur cellule. Une expérimentation qui pourrait se développer dans d’autres prisons.


Tenue impeccable, trousseau de clé à la taille, Mehdi traverse d’un pas rapide la coursive de la maison d’arrêt de Beauvais. Volontiers affable, il semble ici comme un poisson dans l’eau.

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Surveillant ? Pas vraiment. Condamné à trois ans de prison, le trentenaire est l’un des 495 détenus de l’établissement. Estampillé « profil facile », il bénéficie d’un régime carcéral assoupli (baptisé « régime respect ») et se promène à sa guise entre les cellules.

« Aller et venir comme ça, sans avoir à rester 22 heures par jour en cellule comme avant, ça change la vie ! », sourit-il. Surtout en cas de coup de blues. « Quand on rentre démoli d’un parloir, ça fait tellement de bien de pouvoir parler aux gars des cellules d’à côté, d’échanger une cigarette… »

De quoi, vraiment, changer la vie ? « Clairement ! On ne gamberge plus tout seuls entre nos quatre murs. Et quand vous avez de longs mois de prison devant vous, oui ça change la vie ! »

Les surveillants sont, certes, juste de l’autre côté de la porte, mais tellement loin. « Quand vous les appelez, ils ne viennent pas, en tout cas pas tout de suite. Trop débordés. Il faut tambouriner à la porte pendant des heures pour pouvoir parler à l’un d’eux. Forcément, après, ça crée des tensions. » Rien de tel depuis qu’il a rejoint le bâtiment 3 de la prison, où l’on expérimente depuis janvier le fameux « régime respect ».

Un programme réservé aux détenus irréprochables

Même constat du côté de Benoît, un jeune surveillant arrivé depuis peu de la prison d’Osny. « Avant, j’allais travailler la boule au ventre. Le pire, c’était l’ouverture des cellules le matin : je craignais de devoir constater un suicide ou d’être agressé par un détenu », explique-t-il. Lointains souvenirs.

L’agent évolue désormais seul et sereinement dans les coursives du bâtiment 3. Autour de lui, une quarantaine de détenus s’affairent dans tous les sens, vont et viennent à leurs activités. Leur supériorité numérique pourrait lui faire craindre le pire. Il n’en est rien. « Non, franchement, je ne me pose même pas la question. »

À Beauvais, ils sont 164 (sur un total de 597 détenus) à bénéficier d’un régime de détention assoupli, inspiré du projet « Respecto » en place depuis longtemps en Espagne. Condition sine qua non pour y être intégré : se montrer irréprochable tant sur le plan de l’hygiène (de soi, de sa cellule) que du comportement (avec le personnel et les codétenus). Autre impératif : participer à toutes les activités organisées en détention.

Concrètement, les détenus ont l’obligation de suivre une formation qualifiante. Ils doivent aussi postuler à un emploi. Ceux qui ne décrochent pas d’activité rémunérée – les offres sont rares en prison – doivent s’acquitter de tâches internes à la détention (cantine, nettoyage, distribution des repas, etc.) Dernière exigence : suivre un programme de prévention de la récidive et entamer « une démarche de soins ». Et s’il reste une minute aux détenus, ils sont les bienvenus aux activités socioculturelles…

Préparer la réinsertion

« Le régime respect, ce n’est pas le Club Med ! » assure, grand sourire, Mokhtar. Tout essoufflé, il fonce à un cours de remise à niveau en français après avoir vu sa conseillère d’insertion. Il file car le moindre retard aux activités lui vaudra un avertissement. Au dixième, il réintégrera la détention classique. Cette épée de Damoclès en fait s’activer plus d’un. Et l’émulation joue aussi en sens inverse.

Dans les autres bâtiments (soumis à un régime de détention classique), certains détenus révisent leur comportement dans l’espoir d’intégrer le bâtiment 3. De même qu’on peut envoyer au quartier disciplinaire les détenus plus difficiles, de même on récompense les plus dociles en leur octroyant plus de liberté. Un donnant-donnant qui fonctionne plutôt bien jusqu’à présent.

« Notre ambition, avec ce programme, c’est de lutter contre l’oisiveté », explique Christophe Loy, le directeur du centre pénitentiaire. À l’entendre, la prison ne peut avoir uniquement une vocation punitive, elle doit aussi aider à la réinsertion. Or, telle que conçue aujourd’hui, elle a tendance à déresponsabiliser, voire à infantiliser la population pénale.

« Cette expérimentation a clairement pour objectif d’inciter les détenus à se prendre en main et à mettre toutes les chances de leur côté pour réussir leur sortie. » En clair, il s’agit de faire du temps (perdu) de la prison un temps utile pour l’avenir. Plus prosaïquement, imposer des heures d’activités aux détenus apprend aussi à certains à remplir leur vie autrement que par la délinquance.

« On a moins à être dans le rapport de force permanent »

Pour l’heure, l’expérimentation lancée en janvier se révèle aussi concluante sur un autre volet, crucial : celui des violences en prison. « Le gros point noir en détention, ce sont les agressions entre détenus ou envers le personnel, rappelle le directeur. Or, dans les coursives soumises au ”régime respect”, les indicateurs sont plutôt au vert. » Si les agressions n’ont pas totalement disparu, elles seraient quatre à cinq fois moins nombreuses que dans le reste de l’établissement. Et les rares qui s’y produisent sont « sensiblement moins graves qu’ailleurs », renchérit Christophe Loy.

Côté syndicat, l’expérimentation a au départ été accueillie avec circonspection. « On redoutait que ça débouche sur un certain laxisme, que les rôles de chacun soient moins clairs », glisse un agent syndiqué. À tort. Plutôt convaincus, les surveillants se pressent aujourd’hui pour intégrer l’expérimentation. Au point qu’une liste d’attente a dû voir le jour. 21 agents attendent de pouvoir rejoindre ce côté-là de la détention…

Ils espèrent, une fois intégrés au dispositif, gérer une population pénale plus facile que la moyenne. Mais pas seulement. « Le fait d’être en interaction permanente avec les détenus, d’être plus accessibles, change nos rapports avec eux. On a moins à être dans le rapport de force permanent », explique élodie Blondeau, l’officier chargé du bâtiment 3.

Le retour de promenade, un moment toujours difficile à gérer pour les surveillants, l’atteste. « En général, dès qu’on a le dos tourné, les gars jouent la montre pour réintégrer le plus tard possible leur cellule, explique Benoît. Là, c’est plié en cinq minutes : comme les détenus sont libres d’aller et venir à leur guise, ils ne rechignent absolument pas à rentrer. »

Un dispositif forcément limité

Il constate aussi un fort contrôle social entre les détenus eux-mêmes. « L’autre jour, le ton est monté entre deux d’entre eux et ce sont leurs camarades qui les ont spontanément calmés », s’étonne encore l’agent. « Ici, on ne veut pas d’embrouille », confirme Mehdi. Ce n’est jamais dit, mais chacun pressent bien qu’en cas d’altercations répétées les règles plutôt souples en vigueur ici pourraient changer.

Probant à Beauvais, le « régime respect » a-t-il vocation à se généraliser ? Difficile de le dire.

« Certains détenus ne s’y prêtent absolument pas », prévient Christophe Loy, notamment les détenus particulièrement signalés (DPS) et ceux poursuivis pour terrorisme. Mais pas seulement.
« Soyons lucides, toute une partie de la population carcérale rechigne à se prendre en main. Pour être honnête, je suis étonné du nombre relativement réduit de détenus postulant pour intégrer le régime respect », déplore le directeur. L’administration pénitentiaire planche néanmoins sur une extension à terme du dispositif. Aujourd’hui expérimenté dans cinq prisons, il pourrait concerner prochainement une dizaine d’entre elles.

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Le « régime respect » en chiffres

• Cinq établissements pénitentiaires expérimentent actuellement ce programme. La maison d’arrêt de Mont-de-Marsan (Landes) a initié le mouvement dès 2015. Elle a ensuite été suivie par celles du Neuvic (Dordogne), de Riom (Puy-de-Dôme), de Beauvais (Oise) et de Villepinte (Seine-Saint-Denis).

• Au total, 785 détenus bénéficient de ce régime assoupli, un nombre infime rapporté aux 68 514 individus actuellement écroués.

• Dans le cadre du programme « Respecto », les cellules sont ouvertes en moyenne neuf heures par jour (de 7 h 30 à 12 heures et de 13 heures à 17 h 30). Les détenus peuvent fermer leur cellule lorsqu’ils la quittent en journée. Ils ne peuvent en sortir la nuit, celle-ci étant fermée de l’extérieur.

• Le nombre d’heures d’activités imposées varie d’un établissement à l’autre. Les détenus sont toutefois astreints en moyenne à une trentaine d’heures d’activités par semaine.

La Croix

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